L'intérieur

Les poissons rouges faisaient la planche dans leur bocal. Sur le dos, bouche grande ouverte, ils regardaient fixement un plafond hors d'atteinte. J'avais envie de leur gratter le ventre du bout des doigts, éprouver la texture de leurs écailles rugueuses, voire y déposer un petit baiser, comme ça, en douceur, l'air de rien. Mais maman m'avait interdit de bouger. C'est drôle parce qu'autant je pouvais deviner ce que ressentaient les poissons rouges, là, tout de suite, maintenant - que dalle, en l'occurrence - autant ma mère, elle, ne laissait pas transparaître la moindre émotion.
À son arrivée dans la pièce, j'ai vu un sacré camaïeu de sentiments défiler sur sa mine de malade : elle ressemblait à l'un de ces livres miniatures dont il faut faire glisser les pages le plus vite possible en y appuyant le pouce pour les voir s'animer. Page 1, page 2, page 3, et ainsi de suite... Magnifique. Ça n'a duré qu'une seconde - le pouce était un expert. Après, le livre de son visage s'est refermé, à double tour. Avec, en guise de phrase de fin, quelques mots bien connus, comme un refrain : "Ne bouge pas".
Du coup, j'ai pas bougé. Je l'ai regardée s'emparer du bocal, emmener mes bébés morts loin de moi. Même pas le temps de les câliner un peu, de déchirer une nageoire ou deux en souvenir - non, elle est partie avec eux sans daigner me concerter quant à leur sort final. La première fois, on avait enterré le chat au fond du jardin, près de la balançoire. Les hamsters retrouvés tout raides dans leur cage ont dû finir à la poubelle, j'imagine. Mais j'avais peur pour les poissons, je ne voulais pas qu'ils se noient, puisque je venais de les habituer à l'air libre, alors j'ai hurlé :
- "Pas dans la chasse d'eau, maman, s'il te plaît !"
À peine mon cri terminé, le gargouillement de la cuvette m'a narguée en lâchant un rot satisfait.

J'avais sept ans. Mes professeurs me détestaient, d'une belle haine viscérale, manifeste, dont je jouissais secrètement. Personne ne voulait de moi. À croire que l'avortement manqué de ma mère marqua d'un sceau indélébile mon existence... Rien à foutre. Mes meilleures amies créchaient dans mon crâne : je collectionnais des pensées impossibles à partager, des images dangereusement prémonitoires, tout un musée à l'intérieur où j'évoluais à l'aise, en bon propriétaire. Les vitrines y brillaient jour et nuit, mais elles avaient la décence de ne pas me renvoyer mon reflet à la gueule. J'étais bien, blottie en moi, habitant mon corps plus que n'importe quel autre être humain, recluse derrière ma chair, muette et aussi hors d'atteinte que le plafond dont s'étaient énamourés mes petits poissons.

- Elle les a tués, docteur. Volontairement.
Les hôpitaux m'émerveillaient, cette débauche de blanc, le piquant des odeurs, et les gens, surtout, étendus au bord de leur vie, près du précipice... Je me figurais les tuyaux coulant à travers leurs veines, jolis tunnels sans lumière, toboggans transparents - c'était, à mes yeux, tellement ravissant ! Un sourire m'a échappé.
- Regardez-la, elle y prend plaisir !
Ils ne pouvaient pas scanner ma conscience - Dieu merci - alors ils se sont occupés du reste. Autant passer au crible le pot d'un yaourt pour en connaître la recette... Ça m'a bien fait marrer. Je me suis prêtée au jeu, docile, du dédain plein la moue. Bien sûr, ils n'ont pas décelé quoi que ce soit, ces imbéciles en blouse ridicule. Ma tumeur leur tirait la langue du haut de son mètre quinze : j'étais la maladie recherchée, simplement. Un virus ambulant, qui, au terme de sa croissance, irait s'enfouir dans un maximum de corps pour se sentir exister, une fois inoculé.
- Il n'y a rien d'anormal, madame. Votre fille est en parfaite santé.
Mon sang bouillonnait à bonne température, blindé de globules efficaces. J'étais si pleine de vie qu'il me fallait ma dose de mort.

À SUIVRE...

À tombeau ouvert

Je lui ai demandé si elle se sentait à la hauteur de mes attentes, sa main s'est contentée de jouer les serres laquées en arrachant la liasse de billets soumise dans la mienne. Ça suffisait, comme réponse - peut-être même qu'aucun acquiescement n'aurait su se montrer aussi efficace ; là, ce geste sec, définitif, parlait de lui-même et en disait long sur l'acier trempé au fond duquel baignaient ses nerfs.
À coup sûr, je l'avais bien choisie.
Tout ce que j'exigeais d'elle, c'était de quoi écrire. Ma vie parfaitement ouatée m'empêchait d'étriper le quotidien ; à l'abri du risque comme de la moindre adrénaline, j'ignorais où fouiller pour retrouver le goût des pages délivrées - ou, du moins, j'avais peur de chercher... Et je l'ai trouvée, elle, mon contraire : joli négatif prêt à mourir pour un frisson, allergique à l'impossible, presque obscène par son absence de limites. À la fois bouclier et vecteur idéal. Il me la fallait, quitte à y mettre le prix.
On paie bien des gens comme vous et moi en échange d'une comédie ou d'un drame, composés sur commande, sous de la lumière artificielle et des applaudissements dénués de sens. On paie bien des femmes banales, mères de famille respectables à leurs heures perdues, contre un semblant de plaisir toujours trop court. Oui, on en paie du mensonge, de jour comme de nuit, en douce, en permanence, alors, payer quelqu'un d'autre pour vivre à ma place, pourquoi pas ?
J'ai cru qu'elle allait me rire au nez avec son inébranlable petit air de garce ou imprimer son refus en décalcomanie sur ma joue ; je pensais qu'elle me ferait répéter, incrédule, voire qu'elle me taxerait d'écrivain raté juste bon pour l'asile, mais non : ma proposition à peine crachée, elle a souri, simplement, comme personne ne m'avait jamais souri. C'était gagné.
Ce jour-là, nous n'avons rien convenu de précis. Aucune idée ne me tiraillait, et j'avais préféré la laisser improviser son rôle, modeler la vie de son choix, à condition de me l'offrir en pâture contre d'indécentes sommes. Qu'importe si elle se barrait avec mon fric, tant pis si elle finissait par me baiser bien profond, je ne voulais plus me cloîtrer derrière ma kyrielle de craintes, il était temps de tenter le diable. Son sourire avait déjà un goût d'au-delà et de gloires malvenues - j'étais plus à ça près.

***

Semaine après semaine, elle revenait avec des histoires qui, si elles n'avaient pas été racontées aussi ardemment - dans une sorte de fièvre froide, pourtant chargée de détails encore électriques - m'auraient parues exagérées, voire simulées de point en point. J'étais obligé de la croire, chaque mot sonnait juste et jamais elle ne se contredisait. Alors, je couchais ses dires sur le papier, tour à tour mal à l'aise, hilare, fasciné, inquiet, attendri, excité - mais toujours terriblement envieux. Je l'admirais d'évoluer sans joug, sans retenue. Cette existence par procuration me nourrissait si fort qu'il m'arrivait parfois de sombrer dans une nostalgie prématurée en l'écoutant me narrer un désordre inédit ; sa voix brune jouait les intraveineuses et me mordait doucement l'âme. Déjà, je commençais à redouter l'instant où tout prendrait fin.
Elle était belle, de ce genre de beauté qui empire à chaque tabou brisé - tabous dont elle collectionnait ostensiblement les éclats pour les porter en guise de parures : marques bigarrées au creux du cou, cernes de nuits blanchies, bouche rubéfiée, courbatures l'obligeant à marcher ou à aiguiser ses gestes de façon différente - une vraie femme fatale, un subtil alliage de fatigue et de faim. Au fur et à mesure, j'avais même appris à aimer le rictus de détraquée cousu juste au-dessus de son menton pâle. Je m'y étais fait, à ce fameux sourire d'outre-tombe, je n'en voyais plus vraiment le danger - à tort. Mais, ça, sur le moment, impossible de le prévoir, évidemment.
J'avais beau la payer une petite fortune - sans compter nos dîners hebdomadaires où je mendiais ses récits - ma démarche restait vaine : elle me donnait la chair, juteuse à souhait, certes, mais sans le squelette. Il manquait une trame à mon livre. Pourtant, sous l'effet de nos rendez-vous, je m'animais à gribouiller dans mes carnets, j'en allais jusqu'à perdre la notion du temps, réalisant, un peu désolé après coup, qu'à force de parler, nos plats refroidissaient ou qu'il se faisait tard. Égale à elle-même, elle déployait son éternel sourire neutre, comme un grand fauve montre ses dents. Je prenais cette patience suspecte pour la tenue de soirée de sa cupidité - les femmes de son envergure n'habillent jamais en haillons pareils sentiments. En réalité, je la sous-estimais : c'était bien plus ambitieux.

À la longue, il est devenu clair que mes notes ne mèneraient nulle part : elles se délavaient graduellement en application, ma rigueur de départ s'étiolait page après page, et si le contenu n'en demeurait pas moins troublant, moi, de mon côté, j'échouais à le retranscrire avec autant d'aisance qu'au commencement. Question d'objectivité : lorsqu'elle n'était qu'un instrument, je ne peinais pas à boire ses paroles, ça coulait tout doux au-dedans et j'en redemandais comme un môme réclame son rab de sirop contre la toux à l'heure du coucher. Mais il a fallu que j'avale de travers - quelque chose a cherché à bloquer le passage dans ma gorge.
Quand elle me parlait, ces derniers temps, je ne l'écoutais plus tout à fait : je la regardais raconter, plutôt, mon stylo ronflant sur des feuillets indemnes. Non pas que ses excès perdaient en intérêt - au contraire, j'en raffolais, je ne vivais même que pour l'imaginer enduite de situations nauséeuses, et c'était bien là, le problème - seulement maintenant, il ne me suffisait plus d'en être témoin, j'aspirais à y prendre part. Du jour au lendemain, abandonner ma place à d'autres m'a semblé aussi intolérable que stupide, je me suis mis à maudire ces foutus seconds rôles gravitant autour d'elle lorsque j'aurais pu, au lieu de ça, m'allouer d'office leurs répliques et vivre à ses côtés dans cette vraie fausse réalité née de mon caprice.
Comment écrire un roman digne de ce nom en se barricadant derrière un pauvre statut de narrateur ? Il faut frayer avec les personnages, leur donner corps quitte à ce qu'ils vous le volent un peu, se livrer de plein gré, ne plus distinguer la frontière entre littérature et vérité. Qui peut parler du feu sans s'être jamais brûlé ?
Je lui ai posé la question, elle m'a arraché un baiser.
À coup sûr, je l'avais bien choisie, oui.

Tout est allé si vite : l'hôtel, l'ascenseur, le moelleux du lit trop large, la vodka exhumée de sa besace en cuir, son rire polaire comme désespéré, et l'ivresse de mes mains qui reprenaient forme humaine en la déshabillant d'un trait. À chaque bouton d'ôté, une gorgée. Sa salive chargée grisait davantage que l'alcool lui-même, je préférais boire directement à sa bouche, lui laissant la bouteille déjà presque vide. Elle a desserré les genoux quand je lui ai fait cet aveu et m'a murmuré, le regard pourtant inaccessible : en bas, c'est encore pire...
M'est alors revenue une phrase notée parmi d'autres lors de notre seconde rencontre, tandis qu'elle me dépeignait ses frasques toutes fraîches avec une curieuse désinvolture : j'ouvre facilement les cuisses pour éviter d'ouvrir mon coeur. Ce souvenir-là, écrasé sous une pile d'autres souvenirs, a gueulé fort dans mon crâne au moment exact où, la langue rendue pâteuse par l'action conjuguée du désir et de la gnôle, je confirmais ses dires : en bas, c'était encore pire, et facile à ouvrir.
- Et ici, dis-moi, c'est comment ?
J'avais mis le doigt au mauvais endroit à en croire sa moue. Mon index appuyait sur son téton gauche comme sur le bouton d'une sonnette, mais derrière la porte, les bruits de pas ne se pressaient guère... Inutile d'insister : seules ses lèvres m'ont invité à entrer. J'étais le bienvenu partout - absolument partout - sauf dans sa véritable vie. Est-ce une pute ou une actrice que j'ai baisé cette nuit-là ? Les deux, peut-être.
De l'autre côté du lit, sa respiration cadençait mon insomnie, et moi, je haïssais cette chair de ne se donner qu'à l'horizontal, lorsqu'au contraire, j'aurais dû m'en réjouir. N'importe quel homme sombrerait dans une épaisse léthargie bienheureuse après pareille étreinte, alors pourquoi m'entêtais-je à questionner son souffle trop régulier pour être vrai ? Face à face, chacun sur un flanc, nous devions ressembler à deux amants repus - elle, les yeux clos, moi, billes grandes ouvertes car, hélas, j'étais loin d'être rassasié, une certaine fringale me bouffait les nerfs. Malgré l'obscurité, je croyais voir ses paupières tricher de temps en temps, je me surprenais à les surveiller, certain de pouvoir les choper sur le vif.
Impossible de mentir dès qu'intervient le sommeil. J'ai vu bien des gens endormis, épongés par leur coma nocturne, pris au piège de la lente inconscience, et tous sont redevenus vierges, sans défense, mous et innocents. Mais elle, rien ne l'ébranlait. Ses traits morguaient la gravité, figés à l'identique : pas de babines un peu lâches ni de joue imprécise, pas de sourcils en hamac ni de fard émietté entre ses cils. Parfaite, dramatiquement parfaite. Une divine imposture.

***

- Les hommes tombent tous amoureux de moi, tu n'es pas le premier, tu ne seras pas le dernier. L'ennui, c'est qu'ils se relèvent vite - très vite - et ce sera aussi ton cas, rassure-toi.
Je venais de me trahir. Peu à peu, une gerbe de sentiments moites avait pris racine autour de mes mots, et les bourgeons, en retrait jusque là, arboraient désormais leurs têtes d'épingles rougeâtres. J'aurais dû me souvenir qu'elle détestait les fleurs au lieu d'entretenir si longtemps mon jardin secret, maintenant dévasté, tout foulé à coups de hauts talons dédaigneux. Autant le reconvertir en cimetière. L'idée lui plaisait, évidemment.
Le lendemain, l'âme en deuil, j'ai attendu qu'elle s'en aille pour dédier mes brouillons à la cheminée ; quelque part, c'était humiliant de regarder les pages blanches se noircir autrement que par de l'encre. À son retour, elle m'a demandé ce qui sentait si bon, et j'ai haussé les épaules.
- Ta paie, probablement.
Mes économies rêvassaient sur la table comme une partie de Lego en cours. Quarante-deux années disposées là en un amas inestimable que je m'apprêtais néanmoins à troquer contre une folle mascarade. Je jouais gros ; j'y avais pris goût à son contact, c'était devenu une habitude. Restait à savoir si elle endosserait un quotidien de carton pâte où seul l'argent présiderait. Il ne s'agissait plus d'alimenter mon livre en tranches de vie puisqu'il appartenait au passé, mais de mener mon existence à l'instar d'un roman : j'écrirais un présent à ma mesure si elle acceptait d'y tenir le rôle principal.
Elle n'était pas sûre de comprendre, j'ai donc résumé mon offre par un écrin de velours et une phrase lourde de conséquences :
- Épouse-moi jusqu'au dernier sou.

Une syllabe, soit trois lettres, deux consonnes, une voyelle : non. Relève-toi, m'a-t-elle dit, et je me suis rêvé en étoile de mer, le dos aimanté au sol, incapable de me mettre debout, définitivement tombé raide dingue d'elle ; mais je n'étais qu'un grotesque pantin à genoux, la main crispée autour d'une bague dont elle ne voulait pas. Alors, j'ai fini par me relever, et je l'ai cognée. Fort, de plus en plus fort.
Feindre de m'aimer s'avérait au-delà de ses principes quand pourtant, des mois durant, elle s'allongeait de bonne grâce auprès de moi, la peau à température égale, impénétrable même une fois pénétrée. Pas une nuit n'a fait place au jour sans que je ne m'interroge sur ses motivations : était-ce l'appel du défi qui la poussait dans mon lit, un quelconque intérêt envers ma cause littéraire, ou de graves tendances vénales ? Au fond, son dessein larvé ne flirtait en rien avec mes hypothèses, il trouvait plutôt écho dans la verdeur de mes poings qui, au propre comme au (dé)figuré, frappaient juste.
En heurtant son sein, j'ai entendu des bonds : ça sautait de joie derrière la porte, on y donnait une ultime fête mais, faute de clé, c'est la pointe d'un couteau que j'ai inséré.
Lorsqu'elle m'a dit tout bas et les yeux ailleurs qu'elle m'avait choisi, et non l'inverse, j'ai enfin compris. Pas avant cet instant-là, pas avant d'avoir ouvert son coeur aussi rouge et collant que l'intérieur de ses cuisses, pas avant qu'elle ne m'en remercie.

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Nouvelle parue dans "Bordel n°10 : Imposteur" (p.61).

Les lits fauves

Toute ton enfance finira dans de la mousse. Ma mère me répétait souvent cette phrase sans que je n'en saisisse le sens exact. Moi, je m'imaginais les bras ballants de chaque côté de la baignoire pleine d'un nuage malléable, passant de l'état de gamine transparente à celui de femme fatale en un clin d'oeil. Alors, je versais des doses pas croyables de gel moussant, je gaspillais l'eau à tout va, trempée que j'étais du matin au soir dans mon désir d'en finir avec ces os trop durs pour ma peau. La mousse, ça m'arrangeait, du coup. Ma maigreur disparaissait sous des volumes parfumés, et aux aguets, j'attendais de voir la chair s'épanouir jusqu'à venir déborder et trouer la dentelle qui servirait alors de suaire à l'âge ingrat dont on m'avait si longtemps parée.

La première fois, je n'ai pas réalisé ; les draps étaient d'un blanc suspect, mais j'ai ouvert les bras et le reste, enfin prête. Un lambeau de moins, trois taches de sang - tu parles d'une métamorphose... J’avais toujours quinze ans et un corps certes fraîchement utilisé, mais inchangé. En rentrant, instinctivement, je me suis baignée. Pour moi, c'était une évidence : cette saloperie d'enfance, je me devais de la noyer. Quelques bulles d'agonie à la surface, et puis l’écume emporterait mon passé pour s'écouler à travers le trou noir au milieu de la faïence, exactement comme elle l'avait fait en moi ce jour-là.

Mais la mousse n'est pas la même lorsqu'on mouille dans des lits fauves. Elle pousse en dessous au lieu de flotter et ça racle le dos pendant l'amour - surtout s’il n'y en a pas. Plus tu baises, plus tu la sens qui s'enracine. J'y ai pris goût très vite ; les hommes se suivaient et se ressemblaient, je léchais leur souffle amer, j'inhalais salives et sueurs, devenue peu à peu comme poreuse, avide d’une nouvelle oxygène. Mon enfance s’est perdue doucement dans d'épaisses forêts, et c’est pas plus mal de la savoir endormie là-bas, à l'état sauvage, plutôt qu'au bord d’un siphon borgne ou contre un oreiller aseptisé, lieux lointains en lesquels je me suis trop souvent désolée.

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Texte illustrant la série de photos "You was there" d'Hubert Marot dans le premier numéro de Raise Magazine (p.50).

Larguée

Hier, j'ai eu droit au message de rigueur, le fameux passage obligé précédant les petites ruptures bien désinfectées des histoires sans importance. Il faut qu'on discute, selon lui. Moi, je n'ai rien à dire. L'ennui me rend muette, j'en viens à séquestrer mes pensées au-dedans, parce que là, au moins, elles parviennent encore à ricocher joliment, au lieu de finir avalées par le lac étale de ses yeux qui ne me voient plus.

Aujourd'hui, je m'apprête donc à me faire plaquer. Il était temps. J'avais essayé de m'acquitter de cette tâche, trois semaines auparavant - nous nous connaissions à peine, je le méprisais déjà - mais malgré son monologue bourré à craquer de justifications titubantes, j'étais revenue sur ma décision, à cause du grain de beauté perdu au milieu de sa joue : il s'agitait comme jamais, et je voulais juste le calmer, le voir fixe à nouveau, croyant bêtement qu'une fois à sa place, il me servirait de cible, et qu'alors, je saurais où viser. Tu parles, mon fusil ronflait bien au chaud contre mon bas-ventre…
Si le désir m'avait contrainte à jouer les prolongations, la partie fut néanmoins de courte durée ; très vite, il m'apparut évident qu'on ne faisait que reculer pour mieux sauter - et pour se sauter l'un l'autre, surtout. Deux moutons s'enjambant à tour de rôle, voilà ce à quoi nous ressemblions, ni plus, ni moins. Inutile de compter, le spectacle à lui seul aurait suffit à vous endormir. Je parle en connaissance de cause. Ces choses-là ne s'explique pas. Les corps s'aiment ou se haïssent d'eux-mêmes. T'as beau bander ou te liquéfier, quand l'engrenage résiste, c'est toute la machine qui boude, et le moindre geste sonne faux, quoi que tu fasses. Alors, je n'ai plus rien fait. On avait reculé pour mieux sauter, sauf qu'à ce stade, le bond s’était mué en un putain de plongeon, la tête la première et les bras en croix.
Je me demandais, après pareil fiasco, comment rompre une seconde fois - définitivement. Bien qu'étant davantage encline à saisir le rôle du bourreau, par peur d'écoper de la victime, l'idée de devoir recommencer à tirer sur la corde me fatiguait d'avance. J'avais envie de laisser couler le peu qui nous unissait - exactement comme mes paroles au fond de son regard - attendre que la gravité aspire le cadavre, et partir chacun de notre côté ensuite. Mais il faut qu'on discute, selon lui. Rendez-vous au café au pied de son immeuble - précisément celui où je l'ai largué l'espace d'une heure. Ça devient enfin intéressant. Pour la première fois depuis qu'on se connaît sans se connaître, je sens un drôle de petit truc me pincer à l'intérieur et me redonner une impulsion. C'est comment, déjà, de se faire plaquer ? J'ai hâte de voir dans quel plat il mettra les pieds.

L'unique mec m'ayant gratifiée d'une rupture à proprement parler n'avait pas cru nécessaire de me prévenir, lui. La veille, il me présentait à ses parents, sa main tiède inlassablement cousue à la mienne, pire qu'une algue contre un rocher. Je la sentais cotonneuse sous mes doigts, et je me souviens m'être demandée si c'était plutôt bon signe ou le contraire, cette douce somnolence dans nos membres. La nuit en guise de page de publicité, puis le réveil pour répondre à ma question : son téléphone gémissait qu'il avait peur du noir. Je lui ai ordonné d'aller le consoler, par pitié, n'en pouvant plus de l'entendre quand j'essayais vainement de retomber dans mon coma, mais le combiné lui a mordu l'oreille jusqu'au sang. C'était elle. La précédente, son grand amour. Il m'a fait rassembler mes affaires. J'avais dix-sept ans, et des glandes lacrymales trop bavardes qui, pourtant, n'éclaboussaient que moi.
Depuis, je prends toujours l'initiative avant l'autre. Mourir au combat, d'accord, à condition de m'asséner moi-même le dernier coup. Encore faudrait-il pouvoir parler de combat... Pas de passion prête à vriller, pas d'écume aux lèvres, pas de trace de poussière sur nos dents - le néant. On se regarde aveuglément en chiens de faïence, alors quelle importance s'il brise la glace à ma place ? Je touche à l'inédit, et peut-être devrais-je m'en réjouir, en un sens. D'habitude, les hommes se suivent et se ressemblent, tous ont pour point commun des avidités tacites à mon égard que je partage et devine dès le départ. Lui, non, c'est une énigme, et au diable ma soif de défis ! Je baisse les bras, je renonce à le comprendre. Son grain de beauté, j'aurais mieux fait de le voir comme un point final à apposer d'urgence au bout de la phrase laborieuse qu'on tâchait d'écrire ensemble mais dont nous ne voulions, ni lui, ni moi, être l'auteur.

Bientôt, le cul mal installé sur l'osier inhospitalier d'une chaise, je m'en prendrai plein la gueule pour avoir voulu goûter à la sienne. Il ne verra pas d'eau couler - tout se passera en secret au creux de mes cuisses. Le menton pointé vers lui, j'attendrai l'inoffensive sentence, m'efforçant de ne pas laisser transpirer mon plaisir. Il ne saisirait pas. C'est pourtant son métier, les zigzags entre la vie et d'autres sortes de vies. Se mettre en situation, s'habiller de masques qui collent à la peau, ça le connaît - par chance, moi aussi. Nul projecteur ne ceinture mon terrain de prédilection, aucun public ne m'acclame, et les seules planches que je foule sont celles de mon parquet, mais j'ai le premier rôle du matin jusqu'au soir, depuis plus de vingt ans. Le jeu ne m'exalte qu'au quotidien, en privé, anonymement. Face à une caméra, je perds tout crédit. En revanche, quand il s'agit de faire du cinéma en temps réel, là, j'excelle. D'où cette jubilation tordue à l'idée de partager l'affiche avec lui, tout à l'heure. Il débitera son texte, je simulerai les répliques d'usage. Au montage, n'oubliez pas d'incruster la voix-off d'un narrateur hilare : quelqu'un se devra de raconter à quel point, sous le fard, j'étais excitée. Excitée à la simple idée de me faire larguer, en y étant préparée.